Les seuils d’incompétence communicationnelle 2/…
Les seuils d’incompétence communicationnelle! 2/…
Par Al Hakawaaty, Salem Labbène
Narrant d’un angle de vue communicationnel notre révolution du jasmin, j’ai consacré la première livraison à ce que j’ai appelé « le seuil d’arrogance » atteint par un système qui s’est permis une campagne communicationnelle d’une agressivité jamais égalée auparavant et qui s’est montré si méprisant à l’égard du peuple tunisien et de ses lois, que tout le monde s’est senti comme poignardé dans le dos.
Mais comment autant d’arrogance, a-t-elle pu être tolérée ? Comment a-t-elle pu être servie, aussi aveuglément, par des journalistes et communicateurs qui n’ont, en définitive, ni moins d’amour pour leur patrie ni moins de bon sens, ni moins de fierté que le reste de leur peuple ? Comment se fait-il que tout un secteur ait été atteint de sclérose à ce point, sans que personne, de l’intérieur du système, ne lève le petit doigt ? Là, on va arrêter la narration, pour tenter de comprendre le fonctionnement de la machine communicationnelle du régime politique tunisien, depuis l’indépendance, faut-il le reconnaitre, et non pas seulement depuis l’avènement de Ben Ali.
II - Le seuil d’irresponsabilisation »!
Le dictionnaire m’a refusé l’usage de ce mot : « irresponsabilisation », mais j’y tiens, oui ! Le dictionnaire propose « irresponsabilité », mais ce mot n’exprime pas un processus qui dure dans le temps (environ 55 ans, ne l’oublions pas !) et qui est, quelque part, subi par ces « cadres intermédiaires » choisis pour être « irresponsables » du secteur de l’information et de la communication publique. « Infantilisation » aurait fait l’affaire, mais c’est un peu trop innocenter ces mêmes « cadres intermédiaires » dont une bonne partie s’accommodait parfaitement de ce statut de « sabbab mâ 3al Yeddin » (simple exécutant, si l’on veut) dont ils attendaient de cueillir les fruits en accédant à des fonctions plus élevées dans la hiérarchie de « l’irresponsabilité ».
Dépassant rarement l’échelle des « cadres intermédiaires » à l’époque de Bourguiba, ce système d’irresponsabilisation, conçu et, jadis, piloté à l’intérieur du parti unique, aurait atteint le plus haut degré de la hiérarchie gouvernementale dite « de vitrine » avec l’instauration, à Carthage même, depuis d’avènement de Ben Ali, d’un tout puissant gouvernement dit « de l’ombre » et d’un technocratisme poussé à son extrême limite.
Pris en main, depuis la fin du règne du président Bourguiba, par la même personne qui a su perdurer à Carthage jusqu’aux derniers jours du règne de Ben Ali, le système « d’irresponsabilisation » instauré dans le secteur de l’information et de la communication d’Etat a été établi sur des règles strictes, machiavéliquement bien ficelées et bâti sur trois bases fondamentales et bien imbriquées les unes dans les autres :
- un système verrouillé d’organisation de la rédaction,
- un système de clientélisme, allant du rapprochement des plus « fidèles », à l’accélération discriminatoire de la promotion administrative, voire parfois au filtrage, par appartenance partisane ou tribale, devant la porte d’accès à la profession de journaliste.
- et, enfin, un système d’implication des « favoris du cercle intime » dans une machine de corruption, de discipline aveugle, d’inféodation à la hiérarchie politique personnifiée et immuable et d’incarnation, sur la place publique, de cette image de l’arrogance du système.
· Le verrou :
Le système de communication d’Etat en Tunisie reposait (et repose toujours) sur une organisation rédactionnelle en circuit fermé, soumise à chaque étape du travail au contrôle strict d’une administration, elle-même soumise à chaque instant au contrôle du pouvoir politique et tenue (permettons-nous une petite caricature) de ne placer une virgule entre deux groupes de mots qu’après autorisation de « la hiérarchie de tutelle ».
Le monopole (de juré et/ou de facto) du journalisme audiovisuel et d’agence et la mainmise de l’Etat/parti, directement ou indirectement, sur la presse écrite s’organisait à deux niveaux :
- Le premier consistait en l’établissement d’un ordre hiérarchique des entreprises de presse du secteur public (indépendamment du cabinet présidentiel et de l’ex-ministère de l’information) avec, au sommet, l’agence TAP. Cet ordre voulait que ni radio, ni télévision, ni presse écrite (du secteur public ou partisan/PSD-RCD s’entend/) ne pouvaient se permettre la publication d’une information (surtout à caractère politique ou assimilé) que si celle-ci était déjà diffusée par l’agence TAP.
Mieux, le simple rewriting personnalisé des dépêches de la TAP risquait d’attirer à son auteur la foudre du sommet de « la hiérarchie de tutelle ». Que de fois, le télé-journal de 20h00 sur la chaine nationale s’était trouvé retardé, non pas par un problème de montage des images venues de loin, mais par un retard dans la rédaction de la dépêche de l’agence TAP et sa « soumission » aux instances de contrôle avant diffusion. Et ce, alors même qu’un journaliste de la télévision et/ou de la radio assistait, comme souvent, à l’évènement en question au même titre que le journaliste de la TAP.
Que de coups de téléphone n’avais-je pas personnellement reçus, quelques minutes avant « le 20h00 », de la part d’un rédacteur en chef du télé-journal, pris de panique, qui me suppliait de « faire vite », parce qu’on lui aurait dit que la dépêche était encore en rédaction, alors qu’en fait (tenez-vous bien !) l’attaché de presse attendait, à tel ministère, que son ministre, en réunion ou en communication, trouve le temps de contrôler le texte de ladite dépêche concernant « son activité », avant de donner le feu vert à sa diffusion !!!
C’est dire à quel point l’agence Tunis Afrique Presse représentait et représente aujourd’hui encore, le centre de gravité du secteur public d’information et de communication en Tunisie.
- Le second niveau consistait -et rien ou presque n’a changé jusqu’aujourd’hui- en une structuration interne de la rédaction, en fonction du traçage millimétré d’un circuit invariable par lequel devait passer l’information depuis sa « descente » sous forme de « prévision » et jusqu’à sa « redescente », sous forme de « dépêche valide », après obtention du « feu vert » pour sa diffusion, en passant par la « désignation » du journaliste chargé de la « couverture de l’activité », la « coordination » avec l’attaché de presse sur les lieux de « l’activité » et parfois en cours de rédaction, la « correction/validation » souvent provisoire par le secrétaire de rédaction, la « soumission », parfois à plusieurs « étages », en cas de besoin, assez fréquent faut-il le reconnaitre, etc.
Voilà que je focalise déjà sur la description du circuit de l’agence TAP en particulier, et ce pour trois raisons : la première est que, structurellement, cette entreprise publique ne diffère quasiment en rien des radios et télévisions nationales ou des journaux de la SNIPE (Dar La Presse), la seconde est qu’elle faisait et fait toujours office d’atelier principal au sein duquel est confectionnée « l’information officielle », d’où cette position de centre de gravité qu’elle occupe et à laquelle je viens de faire allusion ci-dessus. Quant à la dernière raison, c’est mon appartenance administrative à cette entreprise publique et mes passages professionnels par toutes ses structures internes, du Desk international aux bureaux régionaux, ainsi que par « toutes ses cousines » (les deux journaux de « Dar La presse », « l’Entreprise de la Radio-télévision tunisienne » aujourd’hui scindée en deux et « l’Agence Tunisienne de communication extérieure » la fameuse « ATCE de sinistre réputation ») ce qui me permet de témoigner en connaissance de cause.
· La peur aux trousses
Sans vouloir nous attarder davantage dans la description de ce circuit interne, observons simplement le rôle joué par l’élément humain dans la structure organisationnelle de cette agence. La « prévision » tombe par fax dans un bureau. Elle trouve une secrétaire dont le rôle est de la transmettre au « responsable » concerné. Ledit « responsable » écrit presque automatiquement le nom d’un journaliste parmi les inscrits à la case du tableau de roulement correspondant à l’heure du déroulement « de l’activité », puis remet le fax à la même secrétaire qui prépare « le tableau des prévisions » que le journaliste concerné par « la couverture de l’activité » découvrira le jour « J » à son arrivée au desk, ou au mieux la veille avant de quitter. Audit journaliste, il n’est demandé ni initiative, ni planification, ni prise de contact, ni investigation. Sa seule tâche est la présence au lieu « L » et à l’heure « H », la prise de notes d’une sorte de brouillon de PV, avec de préférence la récupération, chez l’attaché de presse, d’un texte intégral de l’intervention de son ministre ou autre responsable politique, puis la mise en forme de « sa couverture » (synthèse ? procès-verbal ?) dans une structure rédactionnelle quasiment apprise par cœur.
Nullement attaché à ce texte impersonnel nommé « dépêche », le journaliste, réduit au rôle de simple « rédacteur pour compte », transmet le résultat de son travail à un secrétaire de rédaction, dont le rôle « typiquement technique » est de vérifier… si le journaliste n’a pas fait de fautes (de transcription, de formulation, d’appréciation, etc.). Pire, la paranoïa atteignant son comble, le journaliste « du bas de l’échelle » est un suspect en puissance jusqu’à parution de sa dépêche et même après ! Un bon « chef irresponsable » se doit toujours de prendre garde à ce qu’entre les lignes d’une dépêche, le journaliste n’ait pas glissé, intentionnellement ou par inadvertance, ce que le jargon de la TAP a depuis longtemps appelé « une couleuvre » : soit une formulation pernicieuse pouvant constituer un « pot de banane » visant un responsable ou même porter carrément atteinte à la sûreté de l’Etat.
Vivant au quotidien avec cette peur aux trousses, les secrétaires de rédaction, chefs de services, chefs de desk et autres directeurs de rédaction préfèrent s’assurer une protection en « demandant l’avis » du supérieur hiérarchique, en leur lisant leurs textes au téléphone pour un oui ou pour un non ! Certains zélés sans complexes savent que cette lecture avant diffusion les rapproche davantage « du cercle des élus de la profession ». Alors ils vont jusqu’à prendre l’initiative de la faire aux attachés de presse, voire directement aux patrons de ces derniers, avant même de proposer leurs dépêches aux « valideurs » !
De cette façon, la hiérarchie politique s’attribue les clés du circuit de l’information ; l’administratif devient le principal responsable du rédactionnel ; les attachés de presse des ministres les plus influents jouent le rôle de véritables conseillers/contrôleurs de la rédaction. Mieux : ils sont, souvent et jusqu’aujourd’hui, désignés à la place des journalistes dans le tableau des prévisions de la TAP, ou priés par certains rédacteurs en chef, d’envoyer une dépêche prête à la diffusion.
· A quoi bon se fatiguer !
Quant aux journalistes, tous grades confondus, ils finissent par se rendre à l’évidence qu’ils n’ont de rôle à jouer que celui de preneurs de notes, rédacteurs de procès-verbaux, traducteurs ou correcteurs/contrôleurs, selon des formules consacrées. Dans les régions, les « chefs de bureaux » de l’agence sont considérés comme de simples agents de liaison entre le siège et les autorités régionales, y compris, parfois, par des confrères moins expérimentés travaillant au siège ! Combien de « papiers », touchant à la vie quotidienne des régions, et proposés comme un « plus local » par ces bureaux, ont tout simplement été jugés insignifiants et jetés à la corbeille ?
Petit à petit, l’idée de tenir des réunions de rédaction pour évaluer la production diffusée ou planifier le travail rédactionnel à venir, les notions d’objectivité, de recherche de la vérité, de vérification de l’authenticité de l’information, de doute méthodologique, de recoupement des sources, de regard critique sur l’actualité, de création d’événements permettant de mieux la comprendre, etc. tout cela allait relever des simples souvenirs théoriques gardés des bancs de l’université.
A quoi bon y penser puisque toute tentative de réflexion, toute volonté d’amélioration ne serait-ce que sur le plan strictement formel, toute prise d’initiative ne serait-ce que pour l’organisation pratique du travail, devenaient des actes suspects et que tout appel au respect des normes professionnelles, ou des règles de déontologie journalistique était automatiquement assimilé à un acte d’opposition politique ?
(à suivre …)
Al Hakawaaty – Salem Labbène
في هذه المقالة ذكرلبعض أخطاء كان يقوم بها الصحافيون وختمت في شكل سؤال في أفق يشير إلى أن كل صحفي يمارس مهنة الصحافة بضمير يعتبر عمله معارضة سياسية لنظام الحكم وان مهنة الصحافة لا تتطور الا اذا استقلت و لم يقع تييسها
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