J’ai peur

J’ai peur !
(Article à reprendre gratuitement par tout autre blog ou organe de presse
et à partager à volonté, sans modération, juste en en citant l’auteur)
Par Al Hakawaaty, Salem Labbène

Maman Tunisie, ma patrie chérie, j’ai peur, très peur !
Qui a dit qu’après le 14 janvier, on n’aura « plus jamais peur » en Tunisie ? Un mien ami, Mourad Ben Cheikh, en a même fait le titre de son beau film sur la révolution tunisienne du 14 janvier, film qui a été merveilleusement accueilli en Tunisie et ailleurs.
Mais non, Mourad, mais non chers consœurs  et confrères, aujourd’hui plus que jamais, et avant qu’il ne soit trop tard, ayons l’humilité d’avoir peur, pour notre pays, peur pour notre démocratie naissante et, pour nous autres journalistes, peur pour notre profession. Avoir peur n’est pas nécessairement mauvais. C’est même un réflexe qu’il ne faut pas perdre, au risque de se faire surprendre par le premier des coups bas, juste au moment où la réaction d’autodéfense, la possibilité d’un sursaut d’orgueil, ne seraient plus possibles ou ne serviraient plus à rien.
C’est qu’aujourd’hui, il y a mille et une raison d’avoir peur. Je parle plus précisément du secteur de l’information et de la communication publique, au sein duquel j’évolue encore et que je connais bien. Un secteur clé. Un thermomètre permettant de mesurer, bien à l’avance, le degré de succès ou d’échec de tout ce qu’on nous présente comme un processus de transition démocratique « irréversible » !
Oui maman Tunisie, oui mes chers consœurs et confrères journalistes, oui mes chers compatriotes : il y a lieu d’avoir peur ! Peur… que la PEUR se réinstalle, à jamais, dans les mœurs des journalistes et communicateurs tunisiens, voire, à travers eux et de jour en jour, dans les cœurs de tous les tunisiens ;  et que l’on se la boucle une fois pour toutes ! Comme si tous ces jeunes tunisiens, nos martyrs, avaient donné leur sang pour rien ! Comme si nous n’avions pas du tout saisi la leçon des cinquante années d’indépendance que la Tunisie a vécues dans la béatitude, hésitant à emprunter réellement le chemin de la démocratie. Et ce simplement faute de vigilance, faute d’avoir compris le mécanisme de fonctionnement des forces d’inertie et de la résistance au changement, faute d’avoir réagi à temps, à chaque fois qu’il nous était possible de le faire, à ce qui s’est toujours tramé dans les sales coulisses de la politique, où les promesses n’ont jamais engagé que ceux qui y ont naïvement cru et qui ont eu autant de patience que l’écrasante majorité d’entre nous, à attendre, voire à œuvrer docilement et naïvement de l’intérieur, en vue leur réalisation. 
9 mois après que, aidés sans doute par les moins lâches d’entre nous, les plus vaillants et les plus courageux des tunisiens ont réussi à faire fuir Ben Ali et à faire tomber son régime comme un château de cartes, sommes-nous certains que tous nos compatriotes ont intérêt à ce que la révolution tunisienne réussisse ? A ce que s’installe chez nous un système démocratique irréversible ? Avec une vraie liberté d’expression, une absence totale de censure et une rigoureuse observance de l’éthique du journalisme et de la communication ?
 Jusqu’à quand allons-nous croire, tout en observant ce qui se trame devant nos yeux dans les coulisses de nos entreprises de presse, qu’aucune résistance au changement ne s’organise, particulièrement dans le secteur public, pour faire échouer, à plus ou moins court terme, toutes nos aspirations à une presse libre de toute contrainte, à une presse qui sert son public, nos concitoyens en fait, et qui ne cherche pas à se soumettre au bon vouloir des détenteurs de toute sorte de pouvoirs politique, financier et autres ?
Et si les agissements que nous observons nous permettent d’avoir des doutes, nous sommes-nous posés la question de savoir quels scénarios pourraient aujourd’hui se tramer dans ces coulisses, depuis le 15 janvier et dans l’attente des résultats des élections du 23 octobre ?
Sommes-nous certains que les « As de l’information docile », ceux qui sont aujourd’hui bien placés aux commandes de nos organes de presse du secteur public (TAP, radios et télévisions publiques, SNIPE-La Presse et autres recoins des administrations tunisiennes) et même chez les privés, ceux-là qui ont toujours fait leurs preuves, héritant de la « bonne » vieille technique de l’enfant docile admettant la paternité indiscutable de « tout nouvel amant de sa maman » (« celui qui a épousé notre mère est notre père » se plaisait à matraquer dans les coulisses un certain Abdelwahab Abdallah, quelques jours après le « changement du 7 novembre »), ceux-là qui peuvent offrir sur un plateau en or les clés permettant à tout despote de verrouiller à nouveaux le secteur de l’information et de bâillonner toutes les voix discordantes ?
Et si nous sommes conscients de cet état de fait, sommes-nous réellement capables de faire face pour déjouer ces plans machiavéliques ? Savons-nous que faire et comment ? Savons-nous sur qui compter pour agir, alors qu’un nombre de journalistes, qui s’avèrent être beaucoup moins rares qu’on ne pouvait le penser, se permettent, aujourd’hui même, d’enfreindre le code de déontologie journalistique, pourtant bien inscrit au verso de leurs cartes d’adhésion au SNJT, soit parce qu’il ont été à nouveau contaminés par la trouille avec laquelle ils avaient appris à vivre avant le 14 janvier, soit en raison d’une nature consentante, leur dictant de jouer le jeu de ces forces d’inertie pour servir des intérêts personnels ? Car, à en croire certains témoignages de confrères, outre certains agissements peu responsables et encore moins conscients, il paraitrait que certains d’entre nous écriraient, beaucoup plus aujourd’hui qu’avant la révolution, en se faisant généreusement payer, en plus de leurs salaires, par des commanditaires politiques culturels et autres !
Il faut être indifférent, inconscient ou vraiment utopique pour n’être pas pris de peur, face à ces agissements. Personnellement, je n’oublierai jamais (moi qui ai travaillé en troisième cycle sur l’histoire de la presse tunisienne 1963/1983), le passage de la Tunisie par des moments d’euphorie semblables à celui que nous vivons en ce moment, ou que nous attendons de vivre à court terme :
-          Du jour de l’indépendance à 1963, bien de titres étaient édités où l’on écrivait, quand même, librement, avant l’instauration brutale du parti unique et la suspension de tous les journaux non assujettis au pouvoir suprême du Combattant Suprême.
-          Entre 1971 et 1972 on avait parlé d’un printemps de la presse et de l’expression libre en Tunisie avant que les supporters de l’ouverture démocratique à l’intérieur même du PSD (dont M. Béji Caid Essebsi chef de notre gouvernement provisoire) ne soient mâtés pour imposer à notre secteur de revenir au point de départ.
-          Entre 1981 et 1983, nous avons vécu (et j’ai personnellement participé à) un assez long printemps où la presse tunisienne était plus libre, plus variée et plus incisive que nulle part ailleurs dans le monde arabe (excepté le Liban pour les raisons évidentes que l’on connait). Et nous savons comment tout ce paysage médiatique florissant avait disparu pour céder la place à un désert, à partir duquel nous avons vu beaucoup de pays voisins nous rattraper, voire nous dépasser (heureusement pour eux, et nous devons retenir la leçon et en prendre l’exemple).
Voici pourquoi, j’ai peur et je ne peux plus me permettre de rester les bras croisés. Car je ne veux pas avoir sur la conscience un nouveau revirement qui se produirait demain ou à court terme après la constituante. Cela reviendrait à permettre que nos progénitures vivent une nouvelle période d’hésitation dictatoriale qui ne durerait plus seulement 23 ans, vu que les futurs néo-dictateurs et leurs dociles servants dans le secteur de l’information, seraient beaucoup plus avisés, beaucoup plus prudents que leurs prédécesseurs. Sans oublier qu’un mouvement pareil à celui qu’a vécu la Tunisie et que je continuerai personnellement à appeler « la révolution des jasmins » comme rêvé dans mon livre « Fidèle à la promesse des jasmins » (paru en 2005), ne peut se renouveler avant des décades et des décades !
Certains confrères connaissant de plus près l’univers où j’évolue aujourd’hui (j’ai nommé l’agence TAP), m’interpelleraient : « mais, tu parles ainsi pour défendre un cas personnel » !
Oui chers amis ! Transparent comme je l’ai toujours été, je ne le nierais pas ! Mais vous allez voir que je n’userai de mon cas personnel que comme un exemple concret vécu ici et maintenant dans une entreprise de presse publique. Promis juré !
Mais là sera le sujet d’un prochain article. En parler en conclusion de ces lignes, n’est qu’une petite mise en bouche qui me permettrait d’entretenir un peu de suspens, en vous donnant rendez-vous sur « Maraya Alkyen » dans les plus brefs délais. Alors à bientôt chers amis !
Alhakawaaty – Salem Labbène

تعليقات

  1. لا شيء يدعو للأمن والاستقرار لذى يجب الحذر كل الحذر لحماية أنفسنا ولا نقول لا نخاف بغرور ختى لا نقع في الشرك

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